Contes spirituels pour un monde nouveau

Le cœur de Silveera (format pdf)

La dame, de blanc et de bleu vêtue, grande et fière, se tenait en équilibre parfait en bordure d’un cours d’eau silencieux. Sa chevelure d’or balayait sa taille. Son souffle était léger. La brise nouvelle fit frissonner une toile d’araignée inondée de moiteur, laquelle pourtant demeura aussi paisible que la flamme d’une bougie dans une pièce vide. Bientôt la lune monterait dans le ciel pour badigeonner le monde d’une lumière immaculée. « Ah ! » se dit-elle, « si seulement il n’était pas parti si vite ». Il était désormais impossible de voir Nomar ou de sentir sa présence. Comme le paysage autour d’elle s’assombrissait, elle tourna brusquement le dos au rivage pour rentrer à la maison.

Silveera et Nomar avaient vécu ensemble dans une franche camaraderie pendant un grand nombre d’années. Ils avaient partagé aussi bien leurs rêves que leurs gâteaux, leurs créations et leurs idées. Ils avaient fait des excursions dans les montagnes et les prairies; ils avaient même osé de timides incursions à Mareithia, la forêt sacrée. Leur relation avait confortablement fait son nid entre la sagesse et la liberté, chacun permettant à l’autre de se livrer à ses propres réflexions.

Silveera revint lentement dans la grande chambre de leur logis. Comme elle jetait un coup d’œil autour d’elle, elle aspira la paix sereine qui s’était installée dans les murs de la pièce. « C’est un bel endroit », murmura-telle. Elle prit place devant une grande fougère qui croissait librement dans l’ombre d’une fenêtre ovale.

Nomar était parti plus tôt que d’habitude. Un léger malaise s’était installé entre eux ces derniers temps, un peu comme la première feuille de l’automne qui tombe de l’arbre plus tôt que prévu. L’incapacité de trouver la raison de cet inconfort avait irrité Silveera. Elle se leva puis se rassit. « C’est un bel endroit », se dit-elle encore une fois, tout en sachant que quelque chose clochait.

Quelques années auparavant, alors que Nomar était un jeune homme, il avait eu une vision très étrange. Adossé à un rocher plat, réchauffé par le soleil de l’après-midi, il avait fermé à demi les yeux, et il avait laissé sa pensée vagabonder au-delà des nuages. Soudain, des images merveilleuses s’étaient présentées à lui, façonnées de couleurs et de formes, de visages et de vaisseaux spatiaux, d’oiseaux et de châteaux, tournoyant et formant de folles spirales. Ces images le transportèrent d’extase et il fut pris de vertige. Une lumière étrange brillait au centre de ce festoiement d’images délicieuses. Juste comme il tournait son regard de façon à pouvoir l’absorber, la lumière disparut. Tout avait disparu, chaque image, chaque forme et chaque couleur.

Nomar avait ouvert les yeux, s’était dégagé avec force du rocher et avait murmuré avec frénésie, « Où est ma lumière ? » Il n’y avait eu ni réponse ni vision. Tout avait repris sa place habituelle, mais Nomar avait changé. Cette lumière scintillante l’avait fasciné et il sentait de plus en plus l’urgence de la retrouver.

Silveera ignorait ce que Nomar avait vécu car, plutôt que de lui faire part d’une telle vision et de son attirance croissante à son égard, il avait commencé à se replier sur lui-même. C’est ainsi qu’avec le temps ce voile triste s’était abaissé sur leur amitié. Nomar passait davantage de temps seul et Silveera de son côté était de plus en plus triste.

Maintenant son ami et son amour, d’un pas impatient, s’en était allé le long d’un sentier mystérieux. Juste avant de quitter Silveera, il avait murmuré les larmes aux yeux « Je t’aime, mais je dois partir à la recherche de quelque chose de très important ». N’attendant aucune réponse, parce qu’il n’y avait rien à dire, cet homme grand à l’esprit troublé s’était détaché de Silveera, gauchement et rapidement.

Cette femme de grande taille, vêtue de blanc et de bleu, avait marché le long du rivage pendant trois jours, puis elle était rentrée chez elle sans avoir réussi à trouver la paix. Les nuits de Silveera étaient pénibles et agitées. Elle n’arrivait pas à trouver le sommeil sachant que Nomar était de plus en plus loin.

À l’aube du septième jour, Silveera s’éveilla le cœur plein d’espoir. Comme elle s’asseyait dans l’expectative, la pièce s’emplit d’un parfum printanier de violette et une lumière bleu océan commença à miroiter au pied de son lit. Le bourdonnement provenant de cette lumière était si doux que les yeux verts de Silveera s’emplirent de larmes. La lumière douce et délicate, la musique mélodieuse et cette fragrance exquise et capiteuse la comblèrent de tant de joie qu’elle fut secouée de sanglots. « Je suis si seule » sanglota-t-elle encore et encore. « Pourquoi Nomar m’a-t-il abandonnée ? » Plus elle pleurait et plus la lumière, la musique et le parfum s’intensifiaient. Elle tourna la tête vers le mur, les yeux bouffis, et sa bouche s’affaissa. Sur le mur, devant elle, apparurent des mots saupoudrés d’or et d’émeraude. Elle se figea d’étonnement, hoqueta et sécha ses larmes. Les yeux de plus en plus écarquillés, Silveera lut ces mots : « L’amour est plus grand et plus profond que l’esprit. Laisse l’amour s’exprimer et il emplira cent cœurs. Laisse-le revenir à toi et il en emplira mille. »

L’aube éclatante apparut ce matin-là dans toute sa splendeur, dépourvue cependant de la somptuosité de la lumière qui frémissait devant les yeux de Silveera. Un sentiment de douceur et de compréhension comblait l’espace dont elle était entourée, tout comme son cœur.

Silveera sortit joyeusement du lit, se brossa les cheveux et arrosa la fougère. Elle savait que Nomar serait bientôt à la maison, et qu’elle avait tout juste le temps d’organiser une fête pour célébrer leur amitié retrouvée.

Regiena Heringa
www.nextagemission.com

Traduction par Michèle Lessard lessardmichele@videotron.ca

 

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