Contes spirituels pour un monde nouveau

Manny et Joohnan (format pdf)

Assise depuis un bout de temps dans l’herbe jaunâtre, Manny contemplait le cou duveteux et délicat d’un petit rat des champs qui mordillait les quelques graines qu’elle tenait dans la main. Le mouvement nerveux de ses fines moustaches la chatouillait, et elle était presque tentée de s’éloigner en souriant. Cependant, cet instant avait quelque chose de magique; elle laissa donc sa main, inerte et douce, former une plate-forme afin que cette créature débordante de confiance puisse profiter de ce moment de plaisir. Elle réalisa avec admiration que le petit animal s’était complètement abandonné.

Manny avait seulement dix ans, mais son esprit faisait preuve d’une antique sagesse. Assise sous le chaud soleil de l’après-midi resplendissant au-dessus des prés, elle commença de nouveau à se questionner sur le monde. Pourquoi le mulot était-il venu vers elle et n’était pas allé vers quelqu’un d’autre? Pourquoi les papillons ne chantent-ils jamais ? Pour quelle raison son corps était-il si petit  Pourquoi pouvait-elle lire dans les pensées à certains moments et pas à d’autres ? Ces questions et de nombreuses autres fourmillaient, laissant encore plus de questions sans réponse. La plus importante de toutes était la suivante : « Pourquoi était-elle sur cette terre ? » De temps en temps, Manny sentait la réponse prendre forme en elle ou la voyait inscrite dans les champs, mais ce n’était jamais suffisant.

Comme une autre pensée se formait dans son esprit, Manny constata que sa main était vide et décida qu’il était temps de retourner à la maison. Même debout, elle pouvait à peine voir par-dessus les tiges gracieuses et solides ayant pris racine dans le champ; cependant, elle pouvait voir le chemin du retour. Elle devait simplement se tenir sur le bout des pieds de temps à autre pour apercevoir les saules majestueux et suivre cette direction. Les saules croissaient là où il y avait de l’eau; c’est donc là que se trouvait le cours d’eau menant à sa maison.

Au fil des années, Manny avait continué sa quête et à se poser des questions. Elle ne nourrissait plus les souris parce que les villageois l’en avaient dissuadée, mais elle avait toujours pris le temps de laisser de la nourriture à l’intention d’autres petites créatures des champs à la fin de sa journée d’étude et de labeur. Parfois, lorsque son esprit était particulièrement alerte, un petit animal gracieux d’un blanc laiteux semblable à un daim nommé « soonshow » apparaissait, et Manny éprouvait une profonde admiration pour la beauté et la complexité de la Création.

C’est aussi pendant ces années que Manny avait noué une amitié spéciale avec Joohnan, un garçon exceptionnellement intelligent et attentif aux autres. Sa chevelure blonde lui rappelait les herbes hautes où elle avait nourri un petit mulot, et ses yeux bleu clair, aussi frais que le ciel après une forte pluie, ravivait son admiration pour la vie.

Joohnan, comme d’autres villageois, était arrivé dans cette région avec ses parents plusieurs années auparavant. On disait que la famille venait de Sevenaaz, la vaste mer, mais rien de tout cela n’avait été confirmé, et après un certain temps, cette idée avait perdu de son importance. C’était des gens généreux et bons, aimés de tous. Toutefois, de temps en temps, à la faveur de la nuit, des gens se laissaient aller à murmurer que Joohnan et sa famille ne venaient peut-être pas réellement de cette partie du monde. Après tout, on avait surpris les parents à guérir les animaux de divers maux ; un groupe de jeunes aurait même surpris Joohnan à parler aux fleurs et aux insectes !

Mais rien de tout cela n’était pris au sérieux puisque les comportements pouvant paraître étranges avaient beaucoup moins d’importance que la loyauté et la compassion témoignées à la famille.

Manny n’avait jamais réellement compris l’amitié profonde que Joohnan et elle avaient facilement cultivée au cours des ans, du moins jusqu’à ce jour fécond en événements.

L’orage grondait depuis le début de la soirée. Le tonnerre au pouvoir triomphant éclatait dans la vallée et retentissait dans les montagnes. Les éclairs brillants zébraient le ciel et semblaient cravacher les nuages qu’ils traversaient rapidement dans un ciel d’encre. Tout était imprégné d’une forte odeur d’électricité, d’eau et de terre. Les villageois étaient remplis d’une inquiétude fiévreuse. Dans ces moments-là, ils se sentaient vulnérables et cherchaient asile dans la chaleur amicale des autres à l’abri de l’orage.

Manny et Joohnan étaient partis tôt le matin pour explorer la nature et les nombreux sentiers menant à des bosquets et à des ravins dissimulés aux regards. Ils étaient maintenant assis confortablement dans une petite grotte s’ouvrant sur des champs étendus et plats récemment labourés. La beauté de l’orage était à couper le souffle. Soudain, aussi rapidement que le coup d’aile d’un oiseau-mouche, Manny fut transportée dans les herbes hautes et éclatantes de soleil qui lui étaient familières, et sentit le museau d’une souris fouinant dans sa main. Comment était-ce possible ? Une voix au timbre argentin se fit entendre dans son esprit.

« Manny », dit la voix avec amour, « toutes tes questions peuvent maintenant trouver réponse. La souris vient à toi parce qu’elle sent ta bonté. Le papillon n’a pas besoin de chanter, car sa beauté exquise et sa liberté emplissent les autres d’une délicieuse mélodie. Ton corps a déjà été petit par ce qu’il avait besoin de temps pour s’adapter à ton monde. Enfin, tu peux maintenant lire dans les pensées parce que toi, Manny, tu as une compréhension approfondie du monde. »

D’une voix remplie d’étonnement, Manny demanda « Pourquoi suis-je ici ? »

« Regarde ce qui est sur le point de se passer », répondit la voix. Elle se retrouva soudainement dans la grotte au moment où le ciel tonitruant s’évanouissait devant ses yeux. Puis elle vit, frissonnants dans la luminosité de la lumière argentée et entourés d’un merveilleux arc-en-ciel, tous ceux, êtres et animaux, qu’elle avait croisés jusqu’à présent.

« Ce monde, à l’image de tous les autres mondes, est constitué de beauté et d’amour, Manny. Tu es ici pour veiller à ce que ton monde continue de donner libre cours à cette beauté et à cet amour grâce à tes pensées et à tes gestes. La main de la Lumière et de la Grâce a créé tout ce qui vit dans l’univers; ta vie réside dans la profondeur de cette Création. La gloire la plus éclatante d’un être consiste à reconnaître ces vérités et à vivre en fonction d’elles. »

Ce n’est que beaucoup plus tard que Manny sentit une main chaude et amicale sur son épaule. C’était celle de Joohnan, un éclair de compréhension scintillant dans ses yeux. Elle savait qu’il avait été témoin de ce qui s’était passé. Il était même possible qu’il ait d’une certaine façon provoqué l’événement.

Comme l’orage s’éloignait laissant la terre respirer la fraîcheur et déployer une vigueur nouvelle, Manny et Joohnan prirent lentement le chemin du retour vers le village. L’esprit de Manny était calme et son cœur profond. Elle avait été amenée dans un endroit où résidait la sagesse suprême, et elle réalisait avec reconnaissance que son monde était soudainement devenu très important.

Regiena Heringa
www.nextagemission.com

Traduction par Michèle Lessard lessardmichele@videotron.ca

 

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